© MONALISA – Julie Bourges

21 mars 2016

Lena, une étudiante engagée contre l'isolement social

 

Engagement bénévole et expérience professionnelle dans le milieu social, Lena Canaud est une jeune étudiante épanouie qui trouve un sens à sa vie personnelle et professionnelle dans la lutte contre l’isolement social. Rencontre.


Quelles sont les raisons qui t'ont amené à t'interesser au domaine du social ?

J’ai fait une première année de fac de géographie à Châteauroux durant laquelle j’ai également fait du bénévolat (aide aux devoirs, animatrice sportive en basket), plusieurs petits stages de découverte (institutrice auprès d’enfants en situation d’handicap) et des petits boulots (extras en restauration, animatrice en centre de loisirs…). Je me suis ensuite inscrite en licence sciences de l’éducation qui aura été une année de transition durant laquelle j’ai passé les concours d’éducatrice spécialisée et assistante sociale dans plusieurs villes.

 

J'étais choquée par certaines choses et émue par des rencontres

Après ces 3 années universitaires, j’ai souhaité passer à du plus concret. J’ai finalement intégré l’école Croix Rouge de Limoges pour la formation d’assistante sociale. Durant ces trois années, j’ai fait le choix de faire des stages très variés dans des lieux différents et auprès de publics différents. J’ai ainsi réalisé un stage en Creuse en milieu rural dans un centre de rééducation et de réadaptation fonctionnelle et dans un service d’Hospitalisation à domicile. Je suis partie 2 mois à Madagascar sur un projet autour de l’accès aux soins. Pour ma dernière année, j’en ai profité pour découvrir le social dans une grande ville. J’ai ainsi fait un stage dans un CSAPA de Maison Blanche dans le 18ème (centre de soins, d’accompagnement et de prévention en addictologie). Assez revendicatrice durant ces trois ans, j’étais parfois choquée de certaines pratiques de terrain, agacée par des dispositifs injustes à mes yeux, énervée d’un système complexe qui génère toujours plus d’aberrations… mais en même temps émue par certaines rencontres, abasourdie par des parcours de vie… Ces trois années m’ont réellement fait grandir, j’ai énormément appris sur les relations entre les êtres humains.

Puis j’ai eu envie d’avoir un autre regard, une réflexion supplémentaire sur le social, une vision plus détachée, mais tout en ne quittant pas le terrain. j’ai donc choisi le Master d’ingénierie sociale en formation continue à Bordeaux.  j’ai effectué un remplacement d’assistante sociale au sein du CCAS de Châteauroux à l’Office des Personnes à la Retraite. J’ai longuement hésité à finaliser ma formation professionnelle en zone urbaine ou en milieu rural. Les problématiques sociales varient, les moyens ne sont pas les mêmes. Durant mon remplacement au CCAS, les questions de l’isolement et de solitude des personnes âgées m’ont interpellées. De fil en aiguille, de coups de téléphone et de discussions, le CCAS a pu me prendre en stage sur cette thématique en lançant la dynamique MONALISA sur le territoire local. J’ai donc rejoint une équipe de professionnels du CCAS motivée et engagée et travaillé avec des bénévoles enthousiastes et des personnes âgées bienveillantes pour développer MONALISA.
 
« on est tous un morceau du grand puzzle ; chacun apportant sa pièce pour former la belle image du projet » m’a dit un membre de l’équipe du CCAS. J’espère avoir fait partie du puzzle MONALISA, à un moment donné de ma vie, et avoir contribué, à mon échelle, à une mobilisation qui trouve tout son intérêt sur le terrain.
Après mes 6 mois à Châteauroux, les résultats sont déjà là, les sourires s’affichent sur les visages des personnes âgées, des bénévoles, des jeunes volontaires en service civique. La diversité des actions fait la richesse du mouvement, et j’espère que la dynamique actuelle entrainera dans son élan de nouvelles initiatives.
 

>>> QUELLES SONT TES PERSPECTIVES DE VIE PROFESSIONNELLES ?


J’aimerai pouvoir étendre ce projet et cette mobilisation contre l’isolement des âgés en milieu rural dans les zones blanches. Il y a beaucoup de choses réalisées dans les grandes villes, un maillage associatif plus dense et des dispositifs plus nombreux. Mais il y a tout à faire dans les zones blanches, cela laisse place à une source de créativité et d’initiatives sans fin, mais avec peu de moyens en général. Je pense que les actions intergénérationnelles mériteraient à être davantage développées. Et ce sujet pourrait également être étendu à tout individu. Il n’y a pas d’âge pour se sentir seul. L’isolement et la solitude peut concerner toutes les classes socioprofessionnelles et toutes les générations.

J’espère bien faire ce qu’on appelle de la formation tout au long de sa vie. Pour moi, le terrain est indissociable de la réflexion. Il est important d’essayer de cultiver une réflexion sans cesse ; et surtout d’être curieux et à l’écoute  de ce qui se fait ici et ailleurs, et à l’écoute du public concerné, en passant par les professionnels, les chercheurs, les politiciens…

>>> QUELLES SONT LES LECTURES QUI T'ONT MARQUE RECEMMENT ?


Nous avions rencontré Sylvie Poly (de l’IREPS Limousin) au début de notre projet pour échanger sur leurs expériences du lancement de la coopération départementale Monalisa de la Creuse. Sachant que je réalisais mon mémoire sur l’isolement et la solitude des personnes âgées, Sylvie Poly m’a conseillé de lire « dialogue sur l’engagement » de Jean-François et Michel Serres*.


J’ai beaucoup aimé le livre. Au-delà de la rencontre entre un père et son fils, ce livre est construit sur des échanges sincères et honnêtes. J’ai grandi dans un village de 1 500 habitants, en milieu rural, et je comprends les propos de Michel Serres sur ces liens sociaux qui peuvent enfermer et être parfois destructeurs. Mais j’ai choisi le social et le terrain, et je suis en quête perpétuelle, comme Jean-François Serres de trouver un bon équilibre dans les relations humaines. J’ai connu le monde du bénévolat et des liens fraternels, puis on m’a appris en tant que futur professionnel du social à toujours garder une distance relationnelle. Aujourd’hui dans ce projet contre l’isolement des âgés, où sont les limites ? Cet ouvrage m’a et nous a éclairé, notamment ce passage de Jean François Serres « de nombreux travaux concluent, entre autres, qu’il faut maintenir une distance vis-à-vis de la personne que l’on accompagne. C’est un point qui ne peut être retenu lorsqu’il s’agit de personnes souffrant d’isolement social, car elles ont besoin d’une relation faite d’affection, d’une affection réciproque, ce qui exclut la distance, la neutralité. Mais, en même temps, chacun doit pouvoir se défaire, s’il le souhaite, de la relation, qui ne doit pas emprisonner. Cela a l’air contradictoire, et c’est difficile à mettre en place, mais cette liberté dans l’engagement est nécessaire dans le contexte actuel […] la relation que je viens de décrire ne peut exister que parce qu’elle est soutenue dans un collectif »

J’espère et ne pense pas me tromper en disant que, Jean François Serres fait partie de ces personnalités engagées, simples et humbles. On sent dans sa réflexion une volonté et un engagement profond. Cela se traduit même le jour de la réunion Monalisa le 2 février, lors de sa prise de parole, où il met en avant d’abord le collectif. Cela fait plaisir de voir une personne de terrain, avec un parcours riche et varié, représenter MONALISA. Je le connaissais simplement de nom en tant que secrétaire général aux petits frères des pauvres, ayant travaillé en partenariat avec l’association, notamment sur Paris. Je le connaissais un peu mieux à travers cet ouvrage.

>>> QUEL EST TON LIVRE DE CHEVET OU LE NOUVEL OUVRAGE QUE TU ES EN TRAIN DE LIRE ACTUELLEMENT?


Pour le moment, je lis essentiellement des articles universitaires pour mon mémoire ! Notamment Bernard Ennuyer** et son franc parlé, un autre homme du terrain engagé depuis des années, Catherine Gucher***, assistante sociale de formation et sociologue aujourd’hui sur les thématiques du vieillissement en milieu rural.

 

*Jean-François & Michel Serres, Solitude dialogue sur l'engagement, Le Pommier, 2015
**Bernard Ennuyer, Repenser le maintien à domicile, Enjeux, acteurs, organisation, Dunod, 2014
***Catherine Gucher,  Vieillesses différenciées et "effets de milieu" :  Contribution a une théorie sociologique  du  vieillissement  et  de  la  vieillesse,  Sociologie, Université  de  Grenoble,  2012.